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2020 : une année décisive pour nos assurtech ? Entretien avec Hamza Akli et Luc Bigel

Publié par le , Mis à jour le 11/12/2020 à 11:49

Nos jeunes pousses ont-elles su tirer leur épingle du jeu cette année ?

Hamza Akli et Luc Bigel sont deux spécialistes du droit des assurances. A la rentrée 2019, ils ont cosigné un ouvrage* qui se proposait de décrypter l’environnement juridique et réglementaire lié à la révolution assurtech. Ils exercent également tous deux une activité de conseil auprès d’acteurs du secteur, dont des assurtech. Pour Assurland, ils reviennent sur une année décisive pour nos jeunes pousses françaises. 

L'année 2020 marque-t-elle une étape décisive dans la dématérialisation des assurances ? 

Hamza Akli : Effectivement, ce sujet a connu des avancées cette année. Mais parfois à marche forcée, à cause du contexte sanitaire, qui a surtout, selon nous, accéléré un mouvement de digitalisation déjà remarqué sur le marché depuis quelques temps. Pour les assurtech et les assureurs traditionnels, qui commençaient à aller vers une digitalisation accrue, cette année 2020 a été un vrai moteur. Mais cette évolution a aussi été vécue comme une contrainte pour certains acteurs. Le besoin de se digitaliser a entraîné des difficultés pour une partie d’entre eux, car il n'était pas vraiment prévu aussi rapidement à ce stade-là.  

Luc Bigel : Nous avons en effet constaté que des assurtech, mais aussi des assureurs traditionnels, ont développé cette année des produits un peu différents, ou investi en interne dans des équipes dédiées à la mise en place de nouveaux produits digitaux qui étaient liés à la couverture du Covid-19. Des acteurs se sont par exemple précipités sur des segments comme les couvertures voyages et maladies, car ils y voyaient un potentiel de nouveaux assurés, mais qui nécessitent toutefois de se pencher sur les aspects réglementaires. Les couvertures voyages et maladies sont en effet extrêmement réglementées. Pour les voyages par exemple, le principe du « non-admis » empêche un assureur d’opérer dans un pays dans lequel il n’est pas enregistré, si la durée de la couverture excède un certain temps fixé par les textes. Dans les faits, ils sont nombreux à avoir voulu proposer des nouveaux produits assez rapidement, car la demande était forte, mais des obstacles réglementaires ont aussi freiné ce développement digital qui aurait pu être encore plus poussé

Dans quelle mesure les restrictions de déplacements et les confinements ont favorisé cette année les assurtech, au détriment des compagnies d’assurance traditionnelles ? Remarque-t-on une véritable évolution des usages ?

 Hamza Akli : Tout à fait, dans le cadre de notre ouvrage nous nous sommes penchés sur différents rapports qui pointaient déjà, ces dernières années, une propension des assurés à se tourner vers des schémas un peu moins traditionnels, de la souscription en ligne aux parcours entièrement digitalisés. Nous remarquions jusque-là encore un frein, surtout générationnel. La souscription en ligne posait en effet encore problème pour les populations un peu plus âgées. Et, cette année, les restrictions sanitaires et de déplacements ont accéléré le mouvement, même chez des personnes qui n'étaient pas encore identifiées par les assureurs comme de potentielles cibles de clientèle pour ces nouveaux segments. 

Comment peut-on juger au global l’année 2020 des assurtech en termes de dynamique et de levées de fonds ?

 Hamza Akli : Nous avons été particulièrement attentifs cette année aux nouveaux acteurs, et donc aux levées de fonds. La première tendance a été une décélération manifeste, au moment du premier confinement. Le frein a été actionné sur tous les projets en cours, mais, finalement, depuis le mois de septembre, nous remarquons que la tendance s'est un peu inversée, et que les investisseurs sont de moins en moins frileux. Cette dynamique de deuxième partie d’année a été dopée par un accroissement du nombre d’assurés prêts à franchir le pas de l'assurance traditionnelle pour aller vers des assurances digitales, ce qui favorise les projets des assurtech. 

Dans quelle mesure les assurtech ont-elles également poussé les assureurs traditionnels à se digitaliser cette année ? 

Luc Bigel : Nous pensons bien sûr aussi aux assureurs traditionnels, qui ont clairement fait un grand bond cette année, du point de vue de la digitalisation, de la mise en place de partenariats, de la distribution de produits.  Des acteurs traditionnels ont su se réorienter et viser la distribution 2.0. Ils ont su se montrer beaucoup plus innovants, en essayant de partir du toutes les contraintes que peuvent avoir les acteurs traditionnels. Ils ont su adopter des processus plus rapides et plus agiles, tout en couvrant de nouveaux risques, avec leurs polices pour trottinettes et vélos électriques par exemple, à l'image de 2020, finalement. Il faut toutefois distinguer les assureurs traditionnels des nouveaux entrants assurtech, car en tant qu’anciens assureurs « traditionnels », ceux-ci sont déjà agréés dans de nombreux secteurs, tandis que les acteurs nouveaux doivent se positionner sur des produits plus restreints. Les nouveaux arrivés sont donc encore dans une logique de percée d'un marché en particulier, mais avec là aussi une belle progression. Nous sommes surtout heureux d’avoir pu aider et voir se développer cette année beaucoup d'assurtech en devenir, très motivées, et qui ont vocation à vouloir se développer sur des risques nouveaux. 

Hamza Akli : Il y a effectivement des acteurs qui sont vraiment de nouvelles assurtech, et d'autres qui ont su se réinventer pour passer à un stade plus digital, en bénéficiant des fonds et de la solvabilité d'acteurs plus traditionnels. Avec un petit bémol tout de même pour le marché français de l’assurtech, qui reste un peu en deçà de ce que nous pouvons observer, ne serait-ce qu'en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Tous les nouveaux projets nationaux sont très excitants, mais il nous reste beaucoup à débloquer dans les mentalités des investisseurs pour que nos assurtech soient aussi dynamiques que celles de nos voisins. D’où le passage souvent nécessaire par un partenariat avec une structure traditionnelle. 

« Il nous reste beaucoup à débloquer dans les mentalités des investisseurs pour que nos assurtech soient aussi dynamiques que celles de nos voisins. D’où le passage souvent nécessaire par un partenariat avec une structure traditionnelle »


En parlant de ces partenariats avec les assureurs traditionnels, sont-ils bénéfiques pour nos assurtech ? N’ont-elles pas plutôt intérêt à marquer leur différence avec les assureurs historiques ?

 Hamza Akli : Dans un monde idéal c'est ce que nous préconiserions, malheureusement l'assurance reste une branche encore très traditionnelle dans la tête des Français. L’image de la succursale d'assurance, dans laquelle on va s'asseoir, où vont nous être expliquées toutes les garanties en détails avant de signer son contrat, reste très ancrée. C'est pour cela que pour les nouveaux assureurs, le partenariat avec une entreprise déjà connue sur le marché est souvent un passage obligé. Il faut savoir que pour être un assureur assurtech, il faut disposer des fonds importants demandés par l'ACPR, qui peuvent se chiffrer en dizaine de millions d'euros. Le frein des mentalités peut être dépassé, comme nous l’avons vu cette année, mais le frein financier, en termes de solvabilité exigée avant tout agrément, est plus difficile à débloquer. Nous voudrions voir un développement accru de nouveaux acteurs indépendants, mais ces freins structurels l’empêchent pour le moment. Pour l’heure, toute émergence ne passera selon nous que par un mariage avec des acteurs traditionnels, qui ont les reins et la solidité pour prétendre à un agrément. Ou alors sur le marché de la distribution qui requiert beaucoup moins de mobilisation financière. 

Luc Bigel : La plus-value des assurtech c’est toujours la simplification, l’envie de tout simplifier, pour avoir une distribution plus rapide, et essayer de se départir de certains carcans classiques et parfois encombrants. Mais d'un côté il y a plein de bonnes idées, et de l'autre le code des assurances. Comment faire avec tout ce bagage juridique et réglementaire pour réussir à être innovant ? La reconnexion du marché de l'assurance avec les besoins réels des assurés est nécessaire, mais il faut la coupler avec une réflexion poussée sur l'utilisation de la réglementation. 

Un certain nombre d’assureurs, dont des assurtech, ont aussi fait des économies cette année, grâce à la baisse des sinistres, comment doivent-elles réinvestir cet argent ? En maintenant des tarifs concurrentiels ou en investissant pour leur croissance ?

Luc Bigel : Les prémices de la question ne sont pas tout à fait justes. Il y a bien eu certains pans de la distribution d’assurances qui ont connu moins de sinistres pendant le premier confinement. Mais, à l'inverse, quand vous regardez les chiffres de l’ACPR, vous vous apercevez qu’avec les pertes d'exploitation par exemple, nous arrivons à des montants d’indemnisations qui n'ont pas été atteints depuis de nombreuses années. Avant le confinement, nous avions un marché plutôt prompt à investir dans les assurtech. Le confinement arrive, les assureurs se retrouvent avec moins d’investissements, et le besoin de mettre des provisions de côté par prudence. De plus, les clients potentiels des assurtech sont ceux qui ont été les plus touchés par la crise : les petites entreprises. Les géants du CAC 40 peuvent être perçus comme ne faisant pas partie de cette cible de prime abord, ils ont leur programme de polices géré par des courtiers spécialisés, et restent donc traditionnels dans leur approche de l’assurance. Les petits acteurs, plus impactés, sont ceux qui étaient justement les plus susceptibles d’être attirés par les assurtech, sans pouvoir toujours s’engager auprès d’elles en raison de leurs difficultés. 

Hamza Akli : Effectivement, on pourrait croire que cette année a été bénéfique du point de vue des résultats financiers. A côté de cela, il faut voir les choses de façon plus globale, et nous pouvons nous en rendre compte avec les chiffres qui ont été rendu publics par l'ACPR, et qui montrent que finalement les résultats techniques des assureurs sont en baisse, car leurs fonds propres et leurs investissements sont aussi adossés à des marchés financiers impactés par le Covid-19. Pour les assurtech, il a donc été plus complexe de dégager des fonds, tandis que leurs partenaires assureurs traditionnels ont eu aussi plus de mal à se financer, tout en connaissant des résultats en baisse. Je ne pense donc pas que les assurances ont réalisé des économies permettant d’investir massivement dans les assurtech. Vu l’incertitude qui continue de régner, je serai plus réservé sur ce point.

Pour finir, l’année 2021 va aussi voir arriver sur notre marché des assurtech étrangères, comme Lemonade. On sait aussi que les GAFA s’intéressent de prêt au marché des assurances. Nos néoassurances sont-elles préparées à ces nouveaux concurrents ? 

Hamza Akli : Les acteurs qui viennent des Etats-Unis sont perçus comme ayant une avance sur nous en termes notamment de surface financière et donc de développement. On entend beaucoup parler des GAFA, car l'assurance fait partie des secteurs qui les intéresse pour l’avenir. Nous, en France, nous sommes encore dans un marché très nouveau, dans un mode d'apprentissage. Nous pensons avec Luc que cette nouvelle concurrence aurait d’abord un effet d'émulation, même si les premiers mois pourraient être difficiles. Mais passés ces premiers troubles, nous pourrions assister à une progression en termes d’innovation pour tous. C’est ce que nous disent en tous cas les acteurs du secteur sur ce sujet. Pour eux, rien ne se fait dans le confort, même si cela engendrera nécessairement des dommages collatéraux pour les assurtech pas encore fermement installées. 

Luc Bigel : Il faut également rappeler, une nouvelle fois, qu’il faut un agrément de l'ACPR pour exercer en France, même pour des géants comme les GAFA ou les néoassurances américaines. L’effet d’annonce et la quantité des fonds ne suffisent pas. Il ne suffit pas de vouloir intégrer le marché de l'assurance, il faut des connaissances techniques, humaines, et avoir un vrai projet. C'est animé par ce projet que l’on peut passer les différentes étapes de la réglementation, et ces obstacles sont les mêmes pour tous. Nos assurtech peuvent compter sur de nombreux collaborateurs qui proviennent du secteur et savent comment il fonctionne. Ils ont de l’expérience et connaissent l’écosystème. Cela leur servira assurément face à la venue de ces nouveaux acteurs, car la porte d'entrée sur le marché de l’assurtech en France est lourde.

 

*« Comprendre et intégrer la révolution asurtech », éd. L’Argus de l’assurance, 122 p., 39 euros.

 
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